Si je vous dis Sud-Ouest marocain, belles étendues, paysages arides, terre ocre, arbres uniques, à quoi pensez-vous ?
Aussi belle qu’authentique, aussi rare qu’utile et aussi vaste que fragile, la forêt d’arganiers est grande d’environ 830 000 hectares.
L’arganeraie est au cœur d’un territoire si précieux qu’une vaste zone de 2,5 millions d’hectares a été reconnue par l’UNESCO comme réserve de la biosphère de l’Arganeraie.
Les arganiers, vieux de plus de 80 millions d’années, sont uniques par leur nature à ne pousser naturellement que dans le Sud-Ouest marocain.
Par chance, toutes les tentatives de pousse en dehors du territoire (dans l’objectif d’études de reboisement) ont échoué.
Ils sont robustes par leur capacité à pousser dans des conditions climatiques difficiles, à résister à des températures extrêmes et à se contenter de très peu d’eau pour vivre.
L’arganier est même capable de perdre ses feuilles pour économiser ses besoins en eau et ces mêmes feuilles nourrissent le bétail, si ce n’est pas un arbre presque magique…
Ils sont utiles par leurs racines qui préservent les sols et ralentissent l’avancée du désert.
Ils sont précieux par le travail qu’ils fournissent aux villages, par leurs feuilles, leur bois, leur ombre et bien évidemment par leur huile d’exception.
Dans et autour des forêts d’arganiers, l’huile fait vivre près de trois millions de personnes.
Il est très difficile de connaître l’origine du mot « arganier ».
Une explication possible : le mot « arganier » viendrait du tamazight « Arjan », lié à « rajnah », qui évoque « ce qui reste attaché à une localisation donnée » ou « ce qui ne se déplace pas ».
C’est bel et bien une caractéristique de l’arganier, endémique du Sud-Ouest marocain.
Pour la petite histoire, la tradition amazighe raconte l’origine de l’arganier autrement qu’à travers la science : deux légendes lui donnent une dimension particulière, comme le rapporte le livre de Zoubida Charrouf.
La première raconte que c’est Allah qui l’aurait confié au Prophète Mohammed, avec pour mission de le répandre dans toute la région, afin que ses habitants ne manquent jamais de rien.
La deuxième raconte que c’est le diable qui, pour faire souffrir les femmes avec le dur labeur attaché à l’argan, a été autorisé à propager l’arbre.
Ce qui est bien avec les légendes, c’est qu’on peut choisir celle qu’on veut et vous savez laquelle j’ai choisie…
Le rôle de l’arganier dans l’environnement
L’arganier n’est pas un arbre comme les autres.
Il est une force de la nature qui sait la préserver.
Il a des racines si puissantes qu’elles sont un rempart contre la désertification, l’arganier est comme un bouclier naturel du Sud marocain.
Il lutte contre l’érosion des sols et participe même à la fertilisation de ces derniers.
Les villages ont maintenant beaucoup plus conscience de la richesse de l’arganeraie mais cela n’a pas toujours été le cas.
Aussi puissant que fragile, il a été autrefois menacé d’extinction et le nombre d’arganiers a considérablement diminué au XXe siècle.
En 1998, l’arganeraie a été reconnue par l’UNESCO comme réserve de biosphère. Des campagnes de reboisement ont également été lancées.
Plusieurs facteurs expliquent la chute du nombre des arganiers.
La sécheresse entre 1975 et 2000 a été particulièrement rude.
De plus, les villages avaient besoin du bois solide des arganiers pour se chauffer et les chèvres avaient besoin des feuilles de l’arbre pour se nourrir.
Par ailleurs, pour des raisons financières, des arganiers avaient été remplacés par des arbres à plus fort rendement.
C’est tout un écosystème qui était fragilisé et c’est toute une population qu’il fallait sensibiliser à la valeur de l’arganier qui était jusqu’alors considéré comme un arbre ne nécessitant pas beaucoup d’attention.
Tout cela a fragilisé l’arganeraie mais participait aussi à la survie des villages.
Il fallait cependant que les villages comprennent qu’ils avaient là une ressource économique importante et précieuse et surtout essentielle pour ralentir la progression du désert.
Le rôle de l’arganier dans les villages
Les choses ne sont pas aussi simples que de dire que la surexploitation humaine des arganiers a fait chuter le nombre d’arbres.
De fait, les villages ont autant besoin des arganiers que les arganiers ont besoin des villages.
Il fallait juste trouver des moyens de cohabiter et de vivre ensemble.
C’est là que le système de l’Agdal mis en place par les populations locales amazighes intervient.
Un système ancestral qui empêche temporairement l’exploitation d’une ressource un temps donné.
Comme cela, pendant la récolte de l’argan, les bêtes ne doivent pas aller paître dans certaines zones protégées.
Et des zones sont dédiées au pâturage.
Comme cela, tout le monde vit en harmonie.
Il faut savoir que plusieurs droits peuvent se superposer sur un même arbre et pour résumer, un arbre peut appartenir à plusieurs personnes, posséder un terrain ne signifie pas automatiquement posséder l’arbre et posséder l’arbre ne veut pas dire jouissance complète de ce qu’il offre.
C’est au début du XXe siècle que les communautés locales ont obtenu ce droit de récolte, transmis depuis de génération en génération.
Comme le système Agdal protège la récolte, les coopératives de femmes protègent le savoir-faire lié à l’huile d’argan.
Ce travail exclusivement féminin permet d’obtenir de l’huile culinaire et cosmétique dont les bienfaits étaient longtemps peu connus par les Marocains en dehors de la région.
Ce savoir-faire est si précieux que les pratiques et savoir-faire liés à l’huile d’argane ont rejoint, à leur tour, la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2014 — un second hommage de l’UNESCO, après celui de la réserve de biosphère.
L’amlou, un mélange d’huile d’argan, de miel et d’amandes, est d’ailleurs un symbole culinaire de la région.
Le rôle de l’arganier dans l’économie
On l’a vu, l’arganier a longtemps été délaissé au profit de cultures jugées plus rentables — un choix qui repose pourtant sur un malentendu : sous-estimé économiquement, cet arbre n’a rien d’improductif.
C’était cependant compréhensible quand on sait à quel point la vie dans les villages n’est pas facile.
Dans le livre de Zoubida Charrouf (2011), l’arganeraie représentait déjà 7 millions de journées de travail par an, dont un tiers rien que pour la préparation de l’huile.
Durant cette période, les arganiers permettaient d’obtenir 4 000 tonnes d’huile en un an.
Aujourd’hui, que se passe-t-il quand l’huile quitte le Maroc ?
Selon un rapport publié en 2026 par le Groupe de la Banque Mondiale, 93 % des exportations de l’huile d’argane quittent le territoire en vrac (non conditionnée) avant d’être transformées à l’étranger en produits finis (savons, crèmes, etc.).
Cette situation limite la capacité du Maroc à capter davantage de valeur ajoutée.
Malgré l’essor de la filière, 1 200 coopératives de l’argan enregistrées, employant plus de 8 500 femmes, restent encore en marge du succès des exportations formelles.
L’enjeu actuel majeur est de permettre aux Marocains de mieux capter cette valeur.
Le Maroc doit maintenant transformer lui-même ses propres richesses, développer sa propre identité, utiliser sa propre force dans l’univers des cosmétiques de luxe pour créer davantage de valeur au Maroc.
L’arganier, surnommé l’Arbre de fer, ou l’Arbre béni de Dieu, est un des grands symboles du Maroc.
Une expression inspirée par la sagesse amazighe relayée par l’UNESCO nous dit : « Min-yinn-argan, tidett-tudert » qui signifie :
Là où l’arganier grandit, la vie et la Terre grandissent plus fort.
Cet arbre qui ne cesse de faire briller le Maroc par son histoire, ses racines, ce qu’il transmet et ce qu’il offre comme richesses a encore bien des choses à nous raconter.
Source :
L’arganier et l’huile d’argane. Z. Charrouf, S. Dubé, D. Guillaume
Zoubida Charrouf est chercheuse marocaine à l’Université Mohammed V de Rabat, à l’origine des premières coopératives féminines de production d’huile d’argan au Maroc et elle déclare : « Je reste derrière pour que le maximum de retombées restent au Maroc ».
UNESCO — Le système Agdal dans la Réserve de biosphère de l’Arganeraie
IFC — Morocco Country Private Sector Diagnostic, 2026
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